THTH

Photos par LMDP Collectif 5.6 Tout droit réservé

 

D’habitude, c’est une casquette qui vous parle. Modèle fin XXe siècle. Noire. Des allures de fausse couronne ou de casque militaire, on ne sait pas. Elle vous balance un “Paris” brodé et bordé de flammes jaunes… Et puis Thierry Théolier, aka THTH, la dépose sur la table. Il enlève aussi ses bagouzes, ses lunettes, tout son attirail. Ça lui pèse sans doute moins lourd. Parce qu’il en porte déjà pas mal sur ses épaules, des obsessions, des chaos, des mots, et pas des plus tendres. Tellement abrupts et opaques et fragiles et  qu’il ne les couchera peut-être jamais directement sur du papier. On le dit anti-écrivain, antilittéraire, et pourtant, c’est pas le goût de la langue qui lui manque. Son langage est comme trop paradoxal, cassant, contestataire de lui-même pour tenir dans les formes habituelles. L’“anti” n’a d’ailleurs jamais été “hors de”, au contraire. Et c’est même en antihéros qu’il est connu dans le coin : en refus constant de nos pseudo-héros contemporains, ceux qui se baignent dans le microcosme parisien, la hype, tout ça…

Enfin, c’est le plus naturellement du monde que THTH écrit sur le web, vit et vient du web, là où la réalité ne cesse d’être remise en question. D’ailleurs, tout au début de son bouquin Crevard, il ne faut pas s’étonner de recevoir un message instantané Microsoft Explorer de la part du bon vieux Blanchot qui nous prépare à « une matière sans contour, un contenu sans forme, une forme capricieuse et impersonnelle qui ne dit rien, ne révèle rien et se contente d’annoncer, par son refus de rien dire, qu’elle vient de la nuit et qu’elle retourne à la nuit. »


Antoine Jobard Donc là, on est à Belleville, t’as voulu qu’on se rencontre ici, et on dirait bien que c’est une vraie part de toi cette ville, Paris. Quel a été ton parcours ?

 

THTH – Je viens de banlieue et ma culture est banlieusarde. Ma famille est d’Algérie, pieds-noirs. Donc moi je suis pas du tout ce qu’on appelle un insider, un initié, un branché… je suis parti de France à une époque et je suis revenu à Paris, à 26 ans. Ça fait donc à peu près 25 ans qu’effectivement, j’explore les réseaux parisiens. Alors je connais un certain Paris, celui de Taxi Girl, de Daniel Darc, le Paris “P.A.R.I.S.”. C’est-à-dire qu’avec mon expérience de Paris, ma culture qui est celle de la new wave et du punk, j’ai tout de suite décidé d’occire complètement le Paris rive gauche qui ne m’intéresse pas. Donc je ne m’intéresse qu’au Paris rive droite. Et là on est à Belleville, au Vieux Saumur, et j’ai pas pris rendez-vous au Café de Flore.

 

A. J. Pour toi c’est important de te situer par rapport à des lieux qui symbolisent un certain aspect de la littérature ? Tu te perçois dans une continuité ?

 

THTH – D’abord moi je suis antilittéraire, parce que j’ai toujours écrit sur le web qui est l’antéchrist de la littérature.

J’ai eu un contact physique avec l’écriture sous forme de nouvelles quand j’avais 17 ans et que je travaillais à Cannes. Et j’ai écrit des textes parce que j’étais très influencé par Philippe Djian, que j’ai rencontré dernièrement et à qui j’ai envoyé mon livre.

Je ne suis pas du tout dans une continuité, je suis dans une rupture. C’est-à-dire qu’avant moi, y’a personne. Personne n’a fait ce que j’ai fait.

Je suis apparu avec le web. Mon écriture est issue du web. Pas d’autre chose. Le web m’a fait écrire. J’ai pas écrit pour le papier, pour qu’il soit publié en livre. J’ai parlé à partir du téléphone qui est le téléphone 2.0 : le web. Le slogan c’est : la littérature est morte, vive le téléphone, pour le pire et le meilleur.

 

A. J. Et donc quel est ton instrument si tu n’utilises pas de plume ?

 

THTH – Le clavier, l’ordinateur, un PC dégueulasse… et si t’as une image à avoir, imagine deux PC, deux modems, deux écrans, et j’ai tout en double pour ne pas être déconnecté un jour ou l’autre parce que j’ai horreur d’être déconnecté.

 

A. J. Il y a quelque chose de l’homme-machine… T’es donc constamment connecté ? Comment ça se passe dans l’écriture physique ?

 

THTH – C’est simplement que dans la connexion, le temps qui fuit me fait écrire rapidement avec des slashs des majuscules… Et puis peut-être aussi sans le savoir ni le vouloir, c’est comme de l’haïku, synthétiser le maximum d’une sensation. Mais c’est pas de l’écriture automatique. Je laisse libre court à mon flux, à mon speed, et j’aime bien aussi le fait d’envoyer vite la purée, sans parler d’une allégorie sexuelle.

 

A. J.Mais tu as une certaine esthétique alors ?

 

THTH – Je pense avoir la même esthétique que Guillaume Dustan. S’il y en a un seul à qui je dois me fier, c’est Guillaume Dustan. Parce qu’à la fin de sa vie, il écrivait exactement comme moi je blogue, ou plutôt je spamme. Le terme bloguer ça m’emmerde, moi je spamme. Je parle sur le web et pour moi, c’est spammer. Je veux passer par le web mail directement, et puis que ça aille sur mon blog ensuite, c’est beaucoup mieux. Ouvrir un blog, c’est comme ouvrir un traitement de texte et ça je déteste. C’est comme maintenant que je te parle, je spamme parce que je n’aime pas écrire, je préfère parler. C’est l’écriture orale, d’ici, maintenant, tout de suite. Si on pouvait m’enregistrer au lieu de me lire, ça serait parfait. Ce qui est intéressant c’est que le flux oral est interrompu par cette continuité organique des bras, des doigts et du clavier. Donc ça crée quelque chose, ça influence mes idées, surtout mon  chaos personnel. Je suis toujours dans l’instant.



Alors tu vois, je réfléchis pas du tout en terme littéraire. Je suis pas du tout un écrivain, je suis juste un spammeur.Après c’est pas à moi de dire qui je suis.

Si certains pensent que je suis écrivain, tant mieux, parce que c’est vrai que j’ai un certain amour pour certains personnages littéraires, ceux qui ont eu des alter egos réels. Et alors là du coup, je suis un bug. Ma spécialité c’est de buguer les dialectiques.

Je crois qu’avant d’être écrivain, d’écrire, etc., tu as ta vie d’artiste. Et tu produis en fonction de ta vie. Tu ne vas pas écrire en fonction du marché et ou de la tendance littéraire. T’écris ce que tu dois balancer au moment où tu le vis. Tu décides d’arrêter le temps. Et donc tu prends le temps d’écrire ce que tu as vécu ou ce que tu vis.

 

A. J. Et du coup, s’il y a quelque chose dont tu ne fais pas buguer, c’est bien le temps, le présent ? alors qu’un écrivain plus traditionnel, il peut jouer avec, le manipuler plus facilement.

 

THTH – Ah oui, j’y pense pas tellement à ça… mais on ne détruit pas le temps.

L’idéal pour moi ça serait d’écrire et de vivre en même temps.

Si tu veux, je vis à Paris – souvent je survis à Paris, d’où l’appellation « Crevard » – et je vis des événements et contre/à travers/pour, je vais émettre un message. Souvent à base de slogans, d’aphorismes, que je vais envoyer sur ma communauté. Mon premier lectorat, ce sont les gens qui sont inscrits sur le Syndicat du Hype.

Si je pouvais me passer de l’écriture ou alors du clavier, je serais parfait. Là par exemple, tu es en train de m’enregistrer sur un téléphone, c’est exactement ça que je préfère, parce qu’en plus il y a un dialogue, on est en train d’écrire à deux, on est deux personnages, à Paris, ici c’est un décor et ça pour moi, c’est ça la littérature du réel. C’est maintenant, tout de suite, tout ce qui peut arriver…

 

A. J. D’ailleurs tu as fait du théâtre, t’y as travaillé… ça t’a influencé jusqu’à voir des personnages partout?

 

THTH – On est nos propres avatars par rapport à un système qui nous demande d’être camouflés. On ne peut pas être à poil, on ne peut pas être soi. On ne sait plus qui nous sommes. On a oublié qui nous étions, à la base. Parce qu’on est toujours en devenir et on est traversé par les contradictions, les contraintes, les bugs existentiels, les influences, les ordres quels qu’ils soient, et on ne sait plus du tout qui on est.

 

A. J. Alors ta casquette, tes lunettes, ta barbe, etc. c’est un masque ? un costume ?

 

THTH – C’est une tenue de camouflage, il faut pas qu’on me reconnaisse.

 

A. J. Justement… on te reconnait par ça !

 

THTH – Oui parfaitement, mais qui te dit que c’est moi ? Personne ! (rires) C’est simplement une panoplie que j’ai crée au fil du temps pour me protéger. Comme une armure de chevalier. Ça me rappelle un épisode de Bones, la série américaine, où le mec du FBI se fait analyser, et le psy lui dit : “si vous avez les chaussettes de telle couleur, c’est que vous êtes passif-agressif”. Donc moi je suis un énorme passif-agressif parce que je suis bariolé de toute sorte de couleurs. Mais au fond je suis hyper pacifiste ou hyper sensible ou hyper romantique, et j’ai pas du tout l’intérieur que mon extérieur émet. J’ai un look de biker et je ne me suis jamais battu de ma vie. Par contre sur le web, je me suis pas mal fighté.

 

A. J. Mais alors t’es en plein dans l’amalgame entre la fiction et la réalité.

 

THTH – Ah bin ouais, mais y’a ce côté mythomane que j’ai construit au fur et à mesure des années, à Paris, par rapport à un délire, à une démystification de mes chimères, qui étaient donc virtuelles… des idoles. Malheureusement les jeunes qui arrivent dans la société aujourd’hui, ils n’ont comme repères et comme pères spirituels, que des idoles et non pas des maîtres. Ils ont des rock stars, des pop stars, qui en général sont dans un énorme ego trip, qui produisent une œuvre plus ou moins intéressante qui va te permettre de te consoler de tes frustrations et du fait que tu n’es personne. Et donc tu vas écouter tel artiste, parce qu’en fait toi-même tu ne joues pas ou n’écris pas. Et toute ma problématique, ça a été – à partir de rien, le néant, nobody – de devenir ma propre idole, ma propre rock star. Et j’ai donc construit au fur et à mesure Super Thierry, Thierry Théolier au carré, devenu THTH.

 

A. J. Sinon, tu es vraiment connu sur Paris pour ce personnage et son obsession du hype. Ça fait plus de dix ans que tu infiltres ce microcosme. Tu en es où maintenant ?

 

THTH – En fait je n’arrête pas de m’infiltrer dans les failles du système médiatique parisien, et je suis toujours en train de jouer. Je suis pas du tout casseur de hype ou justement un hypeux, mais plutôt un joueur. Mon matériau, c’est donc d’abord ma vie, et ensuite  tout ce qui se passe autour de moi. Donc souvent, c’est mes rencontres avec les artistes. Y’en a qui m’inspirent, d’autres qui vraiment me débectent. En ce moment je préfère m’inspirer de gens qui m’élèvent plutôt que de rentrer dans le système du casseur qui maintenant est devenu le terme hater, qui déteste.

Je continue à travailler avec différents protagonistes, acteurs, organes de diffusion, de spectacle, opérateurs culturels… et donc pour pouvoir être libre, j’ai crée mon propre système. C’est-à-dire que maintenant je coproduis des soirées, souvent en hommage à un artiste que j’ai choisi. Je fais la com’ tout seul, je monte la soirée avec mon savoir du web, du  co-branding, et je préfère être dans la production que devoir me plier aux contingences contextuelles du milieu poétique.

Parce que je suis plus du tout dans ce milieu et donc j’ai plus du tout envie d’aller fréquenter les copains poètes qui sont obligés de se formaliser pour pouvoir exister, rentrer dans une continuité esthétique par rapport à la poésie sonore, etc. Moi je fais ce que je veux avec mon savoir-faire qui est fait de balbutiements.

En fait je fais tout ce qu’il faut pas. Je fais tout ce que les poètes sonores ne peuvent pas faire parce que je me fais plaisir. Eux ils sont contraints. Tous les artistes se contraignent, comme s’ils se mettaient des lacets super serrés et ils n’osent pas balbutier, ils n’osent pas se planter. Il faut que tout soit hyper carré et il faut impressionner. J’aime bien impressionner aussi, mais pas en me faisant chier. Je préfère impressionner les gens en leur montrant que je m’amuse. J’adore le stand up et si je pouvais encore me libérer du texte écrit et improviser comme ça, en free style complet avec des accessoires et ma verve, eh bien je serai arrivé à un art libre et brut.

Je ne reprends rien du tout. Je viens en touriste, en idiot, en ignorant total par rapport à la culture. Je ne connais presque rien.

Je ne sais pas chanter, je ne sais pas jouer d’un instrument, pour moi, je suis à l’école maternelle par rapport à l’art scénique, par rapport à la pop, à tout ce savoir qu’il faut faire fructifier, capitaliser, mettre en forme, comme un produit. Je ne suis pas un produit, je suis juste quelqu’un qui prend un micro avec des trucs qu’il ne connait pas trop. J’ai pas le temps.

 

A. J. Tu penses que tu es parvenu à terminer cette sorte de processus de destruction que tu semblais avoir mis en route ?

 

THTH – Non parce que je sais pas si j’ai détruit… Je suis pas théoricien. Mais ce que je fais, c’est enfoncer le clou jusqu’à ce que le mur tombe. Faire tomber les murs. Ma vision va après les murs.

 

A. J. Et alors tu as choisi la hype parce que ça n’est qu’un mur parmi d’autres ? Plus voyant que les autres ? Ça a toujours été un prétexte ?

 

THTH – Tout à fait, c’est un alibi. Pour moi, la hype c’est la réussite. J’ai re-traité l’imposture d’un Henry Chinaski, d’un Bukowski, par rapport à l’amour, la réussite… Donc je me suis vu être mon propre Chinaski à Paris. Non pas avec une machine à écrire et Gershwin à la radio, mais avec un modem, 56k au départ, de la new wave, Joy Division, et donc je me suis trouvé mon propre personnage à force de ne rien capitaliser… simplement en me mettant en relation constante avec le contexte, le texte, le décor, moi-même et décrire tout ce que je pouvais écrire le lendemain, au moment où j’allais sortir, droit devant. Y’a rien de destructeur ou d’autodestructeur chez moi.

En fait, je suis juste un écureuil et je ramasse les noisettes que je ramène à la maison parce que j’ai une femme. J’aime beaucoup ce refus de détruire pour la connerie, pour rien du tout, je veux construire et j’ai avancé ce qui terme qui est de « casser ultime », c’est-à-dire ne pas sortir… rester avec sa meuf et être à deux simplement.

Je suis traversé pas plein d’états mais j’ai pas de dogme. Les gens qui viennent me voir pour avoir un dogme, ils sont mal barrés parce que je suis incapable d’édifier quoi que ce soit, je suis juste dans le présent.

 

A. J. Tu fais partie des premiers à utiliser le support informatique du blog. Est-ce que tu t’identifies aux geeks ?

 

THTH – Je n’aime pas trop le terme geek parce que c’est devenu une cible marketing. Je préfère le français “crevard”. S’il y a un mot américain que je préfère, c’est cracker ou nerd. Je préfère le nerd au geek parce que le geek maintenant c’est un consommateur passif, tout le temps boulimique. Moi je remets tout le temps toujours tout en cause. Lui il va se formaliser par exemple par rapport à Megaupload qui est fermé. On lui a enlevé des privilèges alors il se révolte pour ses petits privilèges de merde. Un truc que j’ai appris dans cette putain de vie, c’est qu’il faut toujours défendre les privilèges de la caste au-dessous de soi. Si tu commences à défendre les privilèges de ta propre caste, t’es un gros bourgeois. Si le chômeur ne défend pas le mec au RSA et si le mec au RSA ne défend pas le mec qui est sans toits, et bin  ce mec là, il défend qui ? Personne, il est plus personne, tu n’es plus personne quand tu ne peux plus aider. Donc les types ils défendent leurs privilèges, je leur dis clairement qu’ils aillent se faire enculer par les chiens de l’Enfer. Ils ont plus d’amour.

Moi je trouve ça cool que Megaupload soit fermé.

 

A. J. Quelque chose de très récurrent chez toi, c’est l’humour. Dans ta façon d’être, il y a presque ce qu’on pourrait appeler une philosophie du grotesque.

 

THTH – On oublie trop facilement qu’on est tous grotesques, pathétiques, ridicules dans nos velléités, dans nos vies respectives. Chacun s’assoit sur un trône, et y’a toujours la même merde qui se déverse et ça sent pareil, rive gauche, rive droite, et bon après, tout n’est qu’alibi.

Moi je n’ai vraiment du respect que pour les scientifiques, les ingénieurs qui font des recherches sur l’existence, qui cherchent des vaccins… le reste c’est que du spectacle, de l’Entertainment.

 

A. J. Et tu penses parfois à quitter Paris ?

 

THTH – Souvent. Mon point de chute le plus hype que j’ai, c’est Palavas-les-Flots. Un patelin à côté de Montpellier, et là je suis loin de Paris. J’y vais depuis un an avec ma Beauté Sternbergienne, Rébecca Mafille. Et je suis parti à peu près un mois en alternance, 15 jours à Paris, 15 jours là-bas, pendant ces vacances d’été 2011. Et au moment de partir, j’avais qu’une seule envie c’était de rester à Palavas. Pêcher le muge, une espèce de merlan de vase, lire Jim Harrisson, me baigner, prendre le soleil…

 

A. J. Tu portes ta casquette là-bas ?

 

THTH – Ah non j’ai pas ma casquette, mais j’ai une autre casquette que j’ai trouvé à Angers, qui est une tête de mort avec des flammes, comme Ghost Rider. Je garde encore un peu mes flammes (rires). Quand je quitte Paris, j’y laisse ma casquette et j’en mets une autre, celle du touriste universel.

 


A. J. On te présente comme un artiste sans œuvres, qu’en est-il ?

 

THTH – Ça c’est moi qui me présente comme ça, par rapport à un essai de Jean-Yves Jouannais, qui date de 97 je crois : Artiste sans œuvres, I would prefer not to.

Ce que j’aime pas c’est le côté salarial, employé, bon petit élève du système, de la matrice. J’aime bien être en marge, en périphérie de l’atelier, de l’usine, du bureau, pouvoir être libre de rien faire. Et quand je dois faire quelque chose c’est quand je suis obligé, c’est l’ultimatum du loyer. Moi je me suis vu arriver à la Java pour une lecture et j’avais rien préparé du tout. Alors j’ai ramené trois grosses valises pleines d’accessoires qui m’inspirent en général. J’ai tout déversé sur la scène… J’aime bien le côté aléatoire, un peu chaotique.

Pour ma première lecture, j’avais pas de texte. J’ai joué au Jokari, j’ai percé un livre de marketing sur la culture jeune et j’ai dû lire à peine une phrase. Depuis j’évolue, je reste pas dans la capitalisation d’un nihilisme cynique. Je suis pas du tout nihiliste en plus.

 

A. J. Pour parler plus précisément de ton livre Crevard, comment ça c’est passé ? On peut parler d’incipit quand on l’ouvre ? Tu t’es dit que t’allais commencer à écrire quelque chose et puis voir ce qui pouvait venir ensuite ?

 

THTH – Pas du tout. Les “Caméras Animales” m’ont appelé et m’ont dit qu’ils aimeraient faire un livre avec moi, avec tout ce que j’ai écrit sur le web. C’est une compilation.

Après on a réfléchi à ce qui pourrait être le plus percutant au départ, comme effet d’annonce. Alors au tout départ, c’est un applet d’une citation de Maurice Blanchot sur la nuit, rapportée par un poète qui est mort et qui s’appelait Efpé, alias Frédéric Pontonnier-Mény. C’est un message contextuel.

Ensuite, il y a une grande citation de dada, remixée par mes soins. Et là c’est un appel au néant. Après on a pris le blog le plus violent qui était Casseur2hype. On a pris tous mes posts, on les a concentré, et à chaque slash (/), si tu veux c’est le vide, le temps qui passe, une contraction. Et dans mes lectures, je prends parfois la feuille en acier qui permet d’imprimer le livre, et je la fais gronder comme le tonnerre, et je dis que ça c’est le slash. Alors je dis aux gens, “vous voyez le slash c’est une grande feuille de métal, comme une ligne, le temps est contracté”, et en général ça les surprend. J’aime bien l’idée de représenter cyniquement une ponctuation.

Mais c’est pas un système. C’est juste une idée que j’ai faite. C’est juste une manière de donner une hyperbole sonore à un signe.

 

A. J. Et l’un des thèmes majeurs, c’est donc ce que tu appelles la « partouze sans sexe ».

 

THTH – C’est un oxymore vraiment adéquat. On peut pas mieux décrire une fête hype autrement que comme une partouze sans sexe, une « communion sans amour »… une expression que j’ai enfin mis dans mon texte « Morts, priez pour les vivants, ils ne veulent plus être des Dudes ».

Alors ça c’est un texte que j’ai écrit le 2 novembre 2011, et je me suis inspiré du texte d’un curé de l’église saint Christophe. Je l’ai tellement réécrit que c’en est devenu une sorte de blasphème… un « blast-fame » qui en appelle à la conviction et à l’action des vivants pour être des saints, pour être respectés par leur semblables, et avoir un honneur et rappeler qu’on est là pour faire de belles choses, artistiques ou pas, et pas se vautrer comme des porcs dans la fange hype.

 

A. J. Il y a un vrai jeu avec la langue chaque fois, un vrai travail ?

 

THTH – C’est une vraie pratique plutôt. Moi j’appelle ça des slogans. En fait, j’ai un vrai talent de pubard. Non pas pour vendre, mais pour critiquer ou déconstruire. C’est une manière de compenser ou de rééquilibrer l’exagération publicitaire de la merde, de choses qui ne sont vraiment pas intéressantes, et de renvoyer ça à la gueule. C’est un boomerang. En fait je suis un anti-pubard qui renvoie des slogans contre l’époque qui ne fait que mentir et surévaluer de la merde.

Avec Crevard je voulais créer une rupture. J’ai donné toute mon énergie à créer quelque chose de vraiment en rupture avec la hype, la littérature, la poésie, et tout le monde s’en bat les couilles.

 

A. J.Est-ce que tu as la même opinion par rapport à la littérature contemporaine ?

 

THTH –  Après il faut faire gaffe de pas faire de généralités, de s’obnubiler la vision avec des produits qu’on t’a donné. Y’a des écrivains formidables qui bossent et qui se foutent de la cible, du lectorat, ils font leur boulot.

Mais par rapport à la rentrée littéraire, alors effectivement t’as surement des produits calibrés, et on sait lequel est le pire… on va taire son nom parce qu’on va lui faire de la pub…

 

A. J.On peut en faire pour les autres alors…

 

THTH – Donc oui oui c’est Houellebecq ! C’est Houellebecq ! Oui on le sait bien, c’est Houellebecq !… voilà, salut Michel Wellbook !

Attends mais ça ressemble à du Jean-Claude Dubois, et si vous voulez du Houellebecq, lisez plutôt Jacques Sternberg. Dans Plateforme, les trois derniers chapitres, c’est du Jean-Claude Dubois. Et Toi ma nuit de Sternberg, c’est les Particules élémentaires, sans tout le côté copié-collé pseudo scientifique. Faut revenir à des écrivains et pas à des pubards.

Mais plutôt que les romans, je préfère les poésies de Dan Fante, les poèmes de Bukowski ou l’autobio de Jim Harrisson comme celle que je lis dans ce café là, En Marge, parce que justement, on a l’impression qu’on est dans leur tête au moment où ils vivent et tu partages ça…

Ça comble une solitude.

 

A. J.Le blog serait plus proche de la poésie que du roman ?

 

THTH – Ah évidemment. Enfin le blog c’est plutôt des lettres, tu envoies que des bouts de lettres. Et Larence Rémila, le rédac chef adjoint de Teknikart y a vu juste en intitulant ma chroniques « Lettres de P.A.R.I.S ». D’ailleurs j’ai appris à écrire, de manière naturelle, en écrivant des lettres à mes amis quand j’étais à Amsterdam. En me mettant dans des cafés, j’écrivais pendant des heures avec un café au lait et après on me disait : “ah tu devrais écrire…” Ça serait marrant de reprendre toutes les lettres que j’ai pu écrire quand j’avais 21 ans mais elles sont perdues maintenant…

Le blog il est là. Tu écris des lettres. C’est un genre épistolaire par excellence.

 

A. J.Mais c’est dématérialisé, y’a plus l’objet de la lettre que tu trouves dans ta boite…

 

THTH – Ah mais bien sûr, j’ai pas perdu l’espoir d’écrire sur du papier avec une plume et j’enverrai des lettres, à une poste restante. Et mes abonnées iraient donc à cette poste et liraient donc mes lettres, chaque lettre. C’est un projet que j’ai…

Parce qu’à moment donné, malheureusement ou heureusement, il faut se rendre rare. Et donc par rapport au flux que je balance depuis 10 ans sur le web… il va y avoir un changement.

Et un truc important, c’est que la dernière lettre que j’ai écrite, c’était à Philippe Djian…

Bizarrement je me suis dit que j’étais peut-être l’anti-écrivain par excellence ou peut-être le dernier un peu rock’n’roll… Djian à l’époque il était considéré comme un écrivain rock. Mais qui dans la littérature est rock ? Pas qui écrit sur le rock, mais qui a une attitude punk par rapport à la matière même, à la discipline qu’est l’écriture. J’veux dire, un punk par rapport à un étudiant du conservatoire, il sait pas faire de la musique. Moi par rapport à la littérature, je sais pas écrire. C’est pour ça, j’ai jamais compris comment les gens n’avaient pas réfléchi à ça. Sur le fait de se demander ce qu’était une écriture punk. Pas une écriture à la façon punk, mais punk. C’est-à-dire nihiliste par rapport à elle-même. Qui ne veut pas écrire en français, ni déconstruire le français d’une manière académique non plus.

Crevard c’est Punk. À la base, c’est une insulte, comme crevard. Une insulte par rapport à l’académie, qui d’ailleurs n’a pas d’énergie, ils ont pas d’énergie, leur musique est chiante.

Derrière Crevard, y’a de l’impulsion, de l’électricité, de la vie. C’est comme le monstre de Frankenstein. Tu crées avec des bouts. Tu coupes, tu tranches et puis tu donnes cette impulsion qui heureusement n’est pas tout le temps destructrice. Et là par exemple c’est une histoire qui me fascine. Dès qu’une histoire ne crée pas une mythologie, elle m’intéresse pas.

 

A. J.Tu penses que l’écrivain doit créer son propre mythe ?

 

THTH – Qu’il puisse transmettre un mythe où justement le lecteur, le public, puisse se comparer à ce mythe et se dire “qu’est-ce que je suis moi par rapport à ça”, et que ça lui donne envie de lancer son propre mythe… un égo-mythe.

On est tous des saints, des mythes en puissance, positifs, négatifs, païens, catholiques…

 

A. J.Enfin dans tous les cas, t’es vraiment littéraire malgré toi…

 

THTH – Ah bin, si à la fin de ça, on me prend pour un écrivain, ça me fait de belles jambes ! (rires)


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KHALID EL BAHJI

Photos par LN  Collectif 5.6   Tout droit réservé

« Dresseur d’ours, cracheur de feu, tireur à l’arc à dos de bécane Suzuki. Ecrivain français. Couteau suisse avec un Beretta sous le veston et une tête pas homologuée » ! Voilà comment Khalid el Bahji se présente lui-même quand on jette un œil à son blog. Après une publication collective chez Stock, sa plume s’active sans cesse sur divers supports. Difficile de l’arrêter. Toujours voguant entre arrogance, provocation, dérision, et délicatesse. Il ne bègue pas, ne mâche rien et se laisse facilement entraîner par le beat qui frappe le rythme de ses paroles. Inspiré du rap dans lequel il a fait ses débuts, c’est dans le roman qu’il s’active désormais. Attisant des pages, des mots et des histoires noircies par l’encre quotidienne, urbaine.

Sur les toits de la ville, au sommet d’une de ses tours, nous scrutons l’horizon au bout des vagues de tuiles et de tôles. Le ciel s’y reflète. Grisâtre. Comme sa batte en aluminium qu’il a bien pris soin d’embarquer, comme pour pouvoir nous reproduire les gestes de son écriture – lisse et violente à la fois. Malgré nous, on a l’impression de préparer un mauvais coup. Deux types là-haut, l’un armé, l’autre ganté, y’a de quoi se poser de bonnes questions. Et puis on n’aurait pas tort de s’inquiéter. Ça nous fait bien marrer, un peu, histoire de chasser tout vertige avant d’attaquer les choses sérieuses. Un plan sans accroc comme on les aime.


Antoine Jobard  Sur votre blog, Les feuillets de Khalid el Bahji, vous vous décrivez en tant que :

« Dresseur d’ours, cracheur de feu, tireur à l’arc à dos de bécane Suzuki. Ecrivain français. Couteau suisse avec un Beretta sous le veston et une tête pas homologuée »…

Qu’est-ce que révèle une telle présentation pour vous ?

Khalid el Bahji – L’idée ici, ça serait de faire comprendre que j’appartiens à une race d’écrivain nouvelle et hybride, à multiple dimensions. Evidemment, le « dresseur d’ours » etc., c’est une sorte de métaphore où je présente mon style : je suis le dresseur et la littérature peut être l’ours qu’il faut absolument dompter. Il faut parvenir à être maître de sa littérature.

A. J. Dans votre premier roman, Les Sales Ecritures, l’une des premières scènes montre le narrateur, un écrivain, en train de vomir : est-ce la volonté de mettre littéralement les tripes sur la table ? Une saleté qu’annonce déjà le titre ?

K. el B. – Pour le titre, ce qui ressort c’est la question spirituelle, l’écho aux Saintes Ecritures. J’ai enlevé l’aspect divin pour me rattacher à celui de l’humain, car, à mon sens, il n’y a pas de textes écrits d’une main d’Homme pouvant prétendre être complètement saint. Je ne suis qu’un homme et voit plus de saleté autour de notre humanité, moi y compris, que de sainteté…

Ensuite, c’est exactement mon postulat de départ : vomir un environnement, au sens  propre comme au figuré. Un désir d’expulser quelque chose, quelque chose qui est en trop.

Ça fait assez longtemps que j’écris, et à partir du moment où j’ai décidé d’écrire de façon officielle, cela venait d’une espèce de frustration qui, bien-sûr, venait d’une douleur, de quelque chose à exorciser… Je sais pas si il y a du plaisir à la fin, mais en tout cas c’est productif. Ça apporte de la productivité.

A. J. Dans Les Sales Ecritures toujours, le narrateur, écrit dans une cave parce qu’il est gêné par le bruit que font les voisins. Est-ce que vous pensez qu’il faut s’éloigner ainsi du monde pour pouvoir écrire ? Descendre pour mieux s’éloigner de ce que l’on va décrire ?

K. el B. – L’image de la cave c’est un peu ma position d’écrivain aujourd’hui. Au sein de la société. C’est-à-dire quelque chose d’enfoui sous terre, comme le pétrole ou l’or. Et en même temps c’est aussi bien un choix personnel, parce que j’ai besoin de ça, d’une certaine mise à l’écart, d’un silence, de me couper un peu du monde pour pouvoir déjà être le plus honnête possible avec moi-même, en dehors de toute influence… et donner quelque chose d’original.

A. J. Vous êtes membre du collectif «  Qui fait la France » qui publia en 2007 chez Stock les Chroniques d’une société annoncée, un ensemble de textes ancrés dans l’idée d’une littérature engagée. Comment justifiez-vous et définissez-vous un tel engagement aujourd’hui ?

K. el B. – Je dirai que c’est en contraste avec la littérature officielle et autorisée… Ces livres que je considère comme absolument déconnectés du réel et de la politique au sens philosophique : les affaires de la Cité. Et pour moi, au moment de l’écriture de cette nouvelle, je ne pouvais pas mépriser ou simplement ignorer le fait politique ou le réel français.

Mais maintenant, avec le recul – parce que ça date quand même de 2007 – de l’eau et beaucoup de choses ont coulé sous les ponts… Le temps a passé et j’ai évolué, j’ai grandi. Certaines opinions ont changé, pour ne pas dire radicalisées… mais je ne renierai absolument rien, j’assume complètement ce que j’ai fait à ce moment là et je n’ai aucun complexe avec ça. Mais à l’époque, il fallait que cela soit posé pour passer à autre chose. Lorsque je vois des écrivains dits “de banlieue” aujourd’hui, qui en 1999 par exemple sortaient un roman sur la cité etc. et que dix ans après, on parle encore de cela comme si c’était toujours d’actualité, qu’on ne veut pas voir l’évolution des images, ça n’a plus aucune utilité, c’est vidé de son sens.

A. J. Que pensez-vous de cette posture contemporaine de “l’écrivain de banlieue” ?

K. el B. – Ma réaction première, c’est le rejet complet d’une telle mécanique, celle d’une véritable industrie du livre. Là, c’est la stratégie marketing qui prime. Ils ne cherchent plus à dénicher des talents ou même parler littérature, ils font passer d’abord l’opération commerciale à travers le social : faire rentrer de l’argent et puis ça s’arrête là, et alors on ne parle plus de poésie, on ne parle même plus en mots, on parle en chiffres…

A. J. Ça a l’air plutôt absurde quand on voit les risques financiers pris par les éditeurs des siècles passés… et puis ça m’amène à parler de votre fascination de Boris Vian que vous nommez dans Les Sales Ecritures. Qu’en est-il de son influence, son travail ayant vogué entre l’engagement (« Le Déserteur ») et l’absurde poétique (L’écume des jours).  A un moment donné, faut-il rendre le politique poétique ?

K. el B. – Bizarrement, c’est pas du tout « le Déserteur » qui m’a influencé, c’est vraiment L’écume des jours qui m’a mis une grosse gifle.  La première fois, c’était en classe de 3e, et je remercie la prof qui nous y a forcés. C’est bourré de poésie, visionnaire, et clairement atypique dans la littérature, et pour moi Boris Vian était simplement un génie. Alors sans chercher à le copier ni rien, j’aimerai avoir la même originalité que lui. C’est pour ça que dans Les Sales Ecritures, mon narrateur le traite de “ bâtard ” (rires), il a envie qu’il n’existe pas, il va jusqu’à vouloir le tuer pour pouvoir prendre sa place. C’est un hommage : la seule façon pour moi d’écrire après lui, c’est de l’assassiner symboliquement une seconde fois. Il a fait son temps, maintenant, je suis (rires).

A. J. En ces temps de crise, pensez-vous comme Jean Genet que la guerre n’est faite que pour qu’on la chante ?

K. el B. – Pour moi la littérature est intrinsèquement liée à un aspect guerrier. Aujourd’hui ce qui manque à la littérature, c’est sa férocité perdue. Elle manque de muscle et de violence. Ce qui ressort beaucoup ces temps-ci, c’est la mollesse des bouquins. Il leur manque ce côté nerveux qu’on a retrouvé pendant un moment dans le hip hop français – dans le rap, le punk, le rock à leurs périodes dorées. Cette violence dans les musiques et donc dans les mots. Après c’est une question de dosage.

A. J. –Les Sales Ecritures est-il un roman pessimiste ?

K. el B. – S’il y a un aspect très sombre c’est malgré moi… je ne me considère pas comme quelqu’un qui broie du noir, aigri, tout ça. C’est le reflet du monde d’aujourd’hui. Après j’en tire l’obscurité pour la rendre esthétique.  Je dis souvent que la coquille du monde est belle mais que l’intérieur est dégueulasse, horrible.

Je ne pense pas être misanthrope mais j’ai beaucoup de méfiance, j’ai du mal à aimer. Faut vraiment que je tombe sur quelque chose de très rare.

A. J. Je vais maintenant donner l’incipit des Sales Ecritures, voulez-vous donner un avertissement avant ça ?

K. el B. – Les oreilles chastes, bouchez-les ou allez manger, ce que vous voulez, mais ne restez pas si vous êtes un peu sensibles (rires).

A. J. « Je ne suis pas comme vous. Je suis meilleur. Plus intelligent, plus beau et plus fort physiquement. Je suis tout ce qui vous manque. Ce que vous n’aurez pas avant longtemps. Peut-être jamais. Je suis comme vous, avec en surplus ce qui vous fait défaut. Le charme et la force réunis. La morsure de mon style est irrésistible. Mon écriture est sublime. (…)  Serré, je suis à la fois insulte, douleur et guérison. Blessure et putréfaction de l’amour incarcéré. Sentez, mon humanité se résume à la chaleur de mon pus. Elle s’est éteinte dans l’œil de vos masques angéliques, bancal et édentés. »

Ce ton est d’emblée violent, qu’en est-il pour vous ?

K. el B. – Oui il y a de l’arrogante : c’est voulu. Il y a une part de provocation et une volonté de sortir d’un complexe d’infériorité que l’on ressent beaucoup chez les écrivains de banlieue, face à une bourgeoise dans la littérature qui se place d’emblée comme dominante. Alors j’opte pour un ton de fierté que l’on retrouve dans le rap : dire « je suis le meilleur, meilleur que vous, si vous voulez rentrer dans un rapport de force, je suis là devant vous ».

Ce “vous” étant tous ceux qui arriveront à la lecture avec un semblant d’a priori.

A. J. Plus loin, vous écrivez cette sentence : « Mourrez donc » puis « Que mon talent vous obscurcisse et vous tue. ». L’écriture est-elle comme une arme chargée ? Le coup de feu qui retenti et donne le départ ou la détonation de la plume comme un flingue dans la foule ?

K. el B. – Oui, les deux… Ou plutôt, l’écriture doit être comme une gifle qui remet les idées en place. Une arme de destruction et de construction massive. C’est ce que j’en fais.

A. J. Encore, à la fin de ce même paragraphe, vous annoncez : « Ma haine a vaincu l’amour que j’avais pour vous, et l’amour que je porte est celui que vous vous êtes interdit. Je ne ferai pas l’effort de mollarder. Vous viendrez à mon crachat comme on revient à un frère. L’inclinaison vous coulera de la gueule et je m’abandonnerai sur vous comme vomit un cœur trop chargé.  Je vous aime. J’ai trop d’amour et ce poison se répandra.  Je ne suis pas comme vous » 

Qu’est-ce que cette étrange déclaration d’amour dans cette lettre ouverte ? Cette étrange association entre l’amour et la haine que l’on retrouve plus loin dans le début du roman où un couple s’engueule puis baise dans une chambre pas loin de celle du narrateur, et où, dans les deux cas, ils font trop de bruit et l’empêche de bien travailler ?

K. el B. – L’écrivain est toujours entre les déclarations flamboyantes d’amour et la haine la plus noire. Tantôt l’un, tantôt l’autre. Le narrateur est partagé entre l’amour et la haine qui le dérangent et l’obsèdent dans un même élan. Il est dérangé, dans les différents sens du terme, et c’est ça qui le fait écrire.

A. J. Au début du roman à proprement parler, le style devient très visuel : il tient de la concision du scénario (« Nuit. Saint Denis. Je dois la retrouver ») où l’on va droit au but, puis enchaîne sur le récit et les phrases s’allongent. Vous posez la scène comme dans une pièce de théâtre et puis vous laissez la caméra tourner ?

K. el B. – Le roman est d’abord pensé comme un long-métrage. Après, je traduis ces visions et ces images en mots. Et c’est aussi pour couper encore avec les règles traditionnelles. Donc oui, c’est visuel… mais pour que le lecteur parvienne à ce visuel, il doit user de son imagination et non plus être passif comme devant un écran. La lecture lui demande d’être actif et de participer au texte. Les images viendront alors d’elles-mêmes.

C’est le style après, qui va donner du poids aux images. J’ai fait beaucoup de rap, et donc pour moi, la musicalité des phrases et des punch line sont indispensables… enfin, la musique et les mots ont une relation très particulière, plus qu’intime. 

A. J. Aujourd’hui, votre quotidien en tant qu’auteur est transmis sur votre blog. Qu’en est-il de cette utilisation d’internet comme support littéraire ?

K. el B. –  Aujourd’hui, j’ai trois romans dans le tiroir. Je me suis confronté à l’industrie du livre qui ne m’a imposé que des refus. Pour rester en contact avec un lectorat potentiel, le seul moyen s’est trouvé être un blog, des billets de nature différentes où je me lâche et peux m’exercer. Ça permet aussi de prendre la température, voir comment le public réagit.

Il est inconcevable aujourd’hui de ne pas utiliser le support informatique. Il n’y a qu’un fou pour tourner le dos à ce genre de projet technologique… Faut-il encore savoir le manipuler sans se laisser manipuler à son tour… Je n’hésite donc pas à utiliser mon Blackberry comme un carnet.

Le mur Facebook fait aussi partie de cet espace d’exercice. Un espace potentiel d’expérimentation. Tester de nouvelles choses où le nombre de “J’aime” devient un bon baromètre. J’utilise mes statuts pour poser ma signature à travers des commentaires un petit peu marrants ou un petit peu cinglants… mais là, j’ai souvent des retours, on m’en parle souvent, alors ça a son utilité dans le processus de communication.

A. J. Sur Facebook comme dans vos textes, l’utilisation de l’humour reste constante, d’une ironie profonde. Est-ce une réaction nécessaire face à la réalité ?

K. el B. – Selon moi, l’absurde répond à l’absurde. Pour l’anecdote, pendant des interviews avec mon collectif « Qui fait la France » à majorité noire et arabe et où l’on compte seulement deux femmes, la première question qu’on nous posait c’était « mais où sont les femmes dans votre Collectif ? ».

Alors au bout d’un moment, ça commençait à bien nous soûler, parce qu’il n’y avait absolument pas de calculs, il était pas question de quota pour nous, simplement desrencontres, point, ça s’arrête là. Alors on leur répondait : « eh bin les femmes elles sont enfermées à la maison, elles passent le balai ». Question absurde réponse absurde. On est fatigué ! (rires)

Sinon, c’est clair que le réel est parfois à pleurer, à mourir de chagrin, mais j’imagine que c’est notre instinct de survie qui nous pousse à croire qu’il vaut mieux en rire.

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Tout droit réservé © Les Souterrains 2012

Marcel Moreau


Photo par  Laurent Nalin  Collectif 5.6    Tout droit réservé                                 

C’est à l’écart des sentiers littéraires, dans les marges des poétiques reconnues, effrayée par les techniques rationnelles du langage, les ordres rhétoriques et autres normes peu barbares, que se trouve une œuvre riche, d’un français précis et précieux mais rythmé par des pulsions sauvages où beauté et violence s’emmêlent sensuellement. Cette œuvre, il est possible de la trouver à travers de denses lianes et lignes carnivores, dans la jungle verbale d’un auteur qui passe encore aujourd’hui les instants les plus intenses de sa vie à enfanter un peuple littéraire nouveau : plus d’une soixantaine d’enfants monstrueux, jumeaux siamois, êtres acéphales, aux organes palpitants et bruyants, se mouvant avec élégance dans une musique aux rythmes souterrains.

  Sa table de travail, là où il écrit et mange, est au centre d’une pièce bondée d’objets venus de partout et de nulle part, hétéroclites, parfumés par ces cigarillos qu’il fume sans arrêt. Sa table de travail donc, en bois véritable, est peinte par les nombreuses taches de vin, de cendres, d’encre, de sang des viandes rouges qu’il y dévore à côté des feuilles sur lesquelles quelques phrases se dessinent et dansent dans leur courbes noires, toujours liquides, mouvantes. Une tête de taureau sur le mur fait écho à son écriture, sauvage et fière. Un violoncelle se tient contre lui, avec ses hanches féminines et ses allures de matador, l’archet caressant comme une épée le cou de la bête figée. Il n’est pas étonnant d’entendre Louis-Ferdinand Céline râler sur un vieux tourne-disque, suivi d’Arletty et Michel Simon prêtant leurs voix à sa prose. Tout contre se tient un livre à peine sorti des imprimeries, le titre paraissant vouloir décrire à lui seul toute cette atmosphère : La Violencelliste. Et puis au centre de ce court tableau se trouve l’auteur. Solide comme un vieil arbre qui en a vu et qui en verra encore. Enraciné dans les mots. Il a ce léger jaune de nicotine dans la barbe, taillée avec soin et contrastant avec le désordre de ses cheveux blanchis et longs et raides qu’il écarte d’une main suave lorsqu’ils lui gênent le regard. Les traits sont vieillis mais violents, les yeux vifs et vivants, le ventre rebondi à force d’avoir été chargé de mots bondissants. Il ouvre une autre bouteille de vin rouge dans l’après-midi. Il sourit souvent.

Antoine JobardMonsieur Moreau, votre écriture est réputée pour être assez transgressive…

Marcel Moreau – Transgressive de tous les mots, oui…

A.J. – … vous allez bientôt “fêter” vos cinquante ans d’écriture. Comment votre écriture a-t-elle évolué ? Lisez-vous encore aujourd’hui ?

M.M. – Heureusement que j’ai fait le plein de lecture avant d’écrire parce que j’ai plus eu beaucoup le temps après, j’étais tellement bouffé par l’écriture que  bon… Je vis surtout avec les grands morts, c’est eux qui me nourrissent. Pour moi les bons auteurs sont les meilleurs lecteurs. De ma jeunesse, je retiens des auteurs ceux qui m’ont donné le goût d’écrire. Mais je n’ai jamais écrit sur eux. Je ne me croyais pas croyable d’écrire au départ. J’étais tellement instinctif, viscéral. Je ne me voyais pas faire passer tout ça dans une écriture.

J’ai pas lu beaucoup de poésie, sauf Rimbaud, Isidore Ducasse/Lautréamont… C’était un critique qui m’aimait pas beaucoup, il s’appelait Poulet et il avait été condamné pour collaboration, mais il écrivait bien quand même et il avait taxé un de mes livres de « lautréamonticule » (rires). C’était un écrivain raté quoi, comme il y en a beaucoup dans les critiques littéraires… pas tous, mais ceux avec un certain ressentiment.

Après, il y a eu Zola, et c’était surtout que je trouvai son écriture très érotique, qui me donnait des envies comme ça… sexuelle. Il mettait beaucoup de chair dans ses mots. Ça, ça m’intéressait. Par rapport à ce qu’on peut publier aujourd’hui… Parce que il y a aussi des textes maintenant qui sont pornographiques mais il n’y a pas de contenu, pas de chair, on ne sent pas. C’est surtout cérébral. Zola c’était pas cérébral ! Quand il parlait d’un personnage, quand il campait un personnage dans un livre, on avait l’impression de pouvoir les palper : Nana, toutes ces femmes là, toutes les voluptueuses…

A.J.Et avez-vous lu des femmes ? Des écrivaines qui vous aurez marquées ?

M.M. – J’ai connu Anaïs Nin par exemple. On s’était rencontré à Paris, et dans les années 70, je suis allé à New York chez elle. Quelques années avant sa mort. C’est une femme a qui je dois beaucoup parce que quand on s’est rencontré je commençais à douter, je me disais « tu as entrepris une œuvre qui te dépasses, que tu n’arriveras jamais à réaliser ». Et c’est elle qui m’a dit « Marcel, continuez dans cette voie là ».

Mais les femmes ont toujours été très importantes pour moi. D’ailleurs, en ce moment, je travaille un manuscrit que j’ai appelé La langue de ma vie, comme on dit “La femme de ma vie”.

A.J.Pensez-vous à l’héritage de cette œuvre considérable que vous laissez derrière vous ? À sa récupération ?

M.M. – J’y pense parfois mais ça ne devient jamais une obsession, parce que tout ce que je vais laisser derrière moi sera tellement inclassable, désordonné et bordélique… je ne vois vraiment pas qui pourrait mettre de l’ordre dans tout ça. Ça s’oppose vraiment à une analyse scientifique, ça c’est certain. C’est d’abord du mouvement, du souffle. Ça n’est pas une mécanique, c’est le contraire d’une mécanique… donc je ne donne pas prise à une conceptualisation excessive de la chose.

A.J.Vous écrivez souvent en effet ne pas considérer votre rythme comme une mécanique, mais comme une danse, n’est-ce pas ?

M.M. – Ah oui, je fais sauter la mécanique là, je la dérègle. Au moment où j’écris il y a un dérèglement de toute espèce de mécanique possible. Je laisse la place à la tempête et aux pulsions.

A.J.Vous le savez, l’un de vos livres qui m’a le plus frappé a été L’Ivre Livre, car j’ai été attiré par son utilisation de l’autobiographie de Marcel Moreau par lui-même, qui n’est pas biographie de soi mais biographie du mot…

M.M. – C’est pas une radiographie en tout cas… ! (rire)

A.J.Pas même une radiographie des intestins ?

M.M. – Si ! (rire) à votre manière quoi, mais c’est pas une coloscopie ! Enfin ça pourrait l’être… dans un sens ça l’est ! mais enfin bon, ici les entrailles ne servent pas uniquement à l’évacuation des nourritures (rire), elles parlent : les entrailles ont un langage, une langue. Elles développent une langue qu’il faut écouter et que j’écoute personnellement…

Il n’y a pas longtemps, j’ai reçu la visite d’un ostéopathe. J’étais un peu méfiant au départ et puis il m’a fait quelques palpations, il m’a mis ses mains sur mes tempes pendant dix minutes, il a fait quelques torsions avec mes pieds, et alors le plus intéressant ça a été sa conclusion. Il m’a dit : « écoutez, toutes vos énergies sont dans le ventre, et vos énergies sexuelles sont du côté du nombril, il faudrait répartir toutes ces énergies. Il faudrait qu’une partie descende dans les pieds et remontent dans la tête » Alors je lui ai répondu : « mais si je fais ça, je vais plus pouvoir écrire ! »

C’est intéressant comme diagnostique, ça m’a passionné. C’était pas vraiment un discours médical et pourtant c’est un homme qui sentait beaucoup de choses. Toutes mes énergies dans le ventre, ça j’en n’ai jamais douté. Mais les répartir, c’est autre chose. Je ne vois pas comment je pourrai faire (rires).

A.J.Vous vous dites contre la mécanique, mais il y a pourtant une structure dans chacun de vos livres, trépidante probablement…

M.M. – Oui, mais c’est une structure vacillante, elle oscille, sujette à des balancements comme ça (gestes avec les bras)… ça n’a pas la solidité d’une pyramide (rire). Non, c’est sujet à des contorsions, voilà.

A.J.Pour en revenir à L’Ivre Livre, ce qui m’a attiré a été la force du titre et de ses sous-titres (« L’Egobiographie tordue » puis « Les feux de l’ébriété » ; un genre d’autobiographie puis des textes plus ivres, qui donnent une impression de continuation…) et comment ils sont parfaitement représentatifs de votre œuvre entière… Il est paru en 1973, mais vous souvenez-vous de cette période d’écriture, du moment de l’écriture ?

M.M. – C’est un livre qui m’est venu comme ça. Par le sentiment d’ivresse, le mouvement dionysiaque. Et puis en même temps il y a eu aussi le feu… Cette ivresse est aussi un feu, des feux même…

J’étais déjà en France à ce moment-là… et là, il s’est passé quelque chose : une espèce de phénomène intérieur, géologique. Il y a eu des éruptions, des petits séismes, des choses que j’ai vécues à cette époque là… Je n’arrivais pas à maîtriser toutes mes impulsions alors je me disais que c’était par une sorte de dérèglement des sens assumé, comme tels, que j’y parviendrai.

A.J.Peut-on dire que toute votre œuvre est une constante biographie du verbe, une chronique constante du verbe ?

M.M. – C’est l’histoire du verbe dans mon corps, le reflet de ce que vit l’écriture dans mon corps, et ça depuis le début. J’ai rapidement compris que lire, ça n’était pas seulement découvrir avec les yeux une œuvre littéraire, mais s’en incorporer avec tout ce qui pouvait faire corps avec la vie organique.

A.J.Chaque fois, vous présentez le Verbe comme à l’origine de tout, de la chair du livre…

M.M. – À partir du moment que j’ai considéré les mots comme des êtres vivants, doués de conscience, de sexualité, etc., que c’est comme ça que les mots sont – comme je les écrits, les vis – ça a développé des phénomènes organiques, de trépidation.

A.J.L’instinct tient une place de choix dans votre écriture, mais quel est son rapport au langage ?

M.M. – Céline disait qu’il mettait l’émotion au commencement de tout. Moi je crois que c’est l’instinct qui est au commencement de tout. Et je crois que j’ai un peu plus raison que lui dans ce domaine, parce que tout ce que nous savons des origines de la vie jusqu’à maintenant, c’est toujours l’instinct qui est au départ de tout ça : de la vie. La première apparition de la vie sur terre, c’était l’apparition d’un instinct qui développait évidemment des éléments d’exubérance.

A.J.Pourtant, il y a toujours pour l’homme la confusion entre l’instinct et quelque chose d’animal… comment l’expliquez-vous ?

M.M. – C’est ce qu’a voulu faire passer la raison, la rationalité… le siècle des Lumières par exemple : il a voulu faire passer les instincts pour des survivances de la condition animale, alors que pour moi c’est pas ça du tout. L’instinct est aussi bien dans l’homme que dans le végétal… mais je ne peux pas le décrire, je ne peux pas lui donner une définition à caractère scientifique… C’est quelque chose qui nous dépasse en-dedans de nous-mêmes, et en même temps qui nous projette. À partir de là, on peut dire à travers la morale que les instincts sont très mauvais pour nos actes, nos actions, etc. C’est peut-être un peu fou à Paris de considérer que tout vient de l’instinct, parce qu’il y a les mauvais instincts, les instincts destructeurs, tout ça. Mais ça n’est pas comme ça que je les vois. J’ai tellement vécu avec eux… J’ai tant vécu à la lumière du langage avec cet instinct, qu’il est devenu fondateur, et pas simplement un défoulement… Tout est instinct pour moi.

En général, la pensée construite, rationnelle, ne les admet pas. Pour elle la véritable connaissance consiste à maîtriser ces instincts et leur laisser le moins de place possible dans le comportement humain. Qui n’écoute que ses instincts c’est, pour l’homme rationnel, presque un monstre. J’ai pas de ça chez moi. Je connais quelqu’un à Bruxelles qui a écrit plusieurs fois que “Moreau, c’est le chantre de l’assouvissement de tous les instincts”, et lui, il s’en régalait de penser ça. Mais c’est pas ce que j’ai voulu dire. C’est pour ça que j’insiste sur l’expression des « instincts éclairés », parce qu’au début, ils étaient pas du tout éclairés mes instincts, ils étaient aveugles comme beaucoup, ils n’ont pas été travaillés par la lucidité ou le sens du discernement. Mais après, au fur et mesure qu’ils faisaient corps, alchimie, avec la force du langage, j’ai découvert que c’était vraiment eux qui généraient de la lumière, contrairement au siècle baptisé ainsi. Car pour moi, le siècle des Lumières, c’était aussi le siècle des ténèbres. L’histoire récente le prouve : le totalitarisme, le nazisme, le stalinisme… surtout le stalinisme qui agissait au nom du socialisme scientifique : ce qui se fait de plus barbare dans l’histoire d’une civilisation.

A.J.Quelles ont été les premières réactions face à votre vision si particulière du corps écrivant ?

M.M. – Au début, quand j’ai commencé à publier, pour moi j’étais quand même au pays du “cartésianisme”, à mettre entre guillemets parce que ce pays reste aussi celui du marquis de Sade, d’Artaud ou des gens de cette même espèce ! On n’est plus vraiment dans le cartésianisme là, alors il faut manier toutes ces expressions avec prudence. Mais c’est vrai qu’au départ, mon écriture a suscité une certaine gêne dans la bien pensante générale. On s’est dit : “Bon, celui là, il développe des pulsions douteuses, sulfureuses…” Je ne répondais pas aux canons de leur humanisme.

A.J.Dans votre œuvre, vous revendiquez un athéisme concret, mais n’y a-t-il pas une certaine forme de croyance ? Un spirituel guidé par l’art ?

M.M. – Je crois en un spirituel charnel. Je ne suis pas dans un matérialisme pur. Mais aussi je refuse les illusions surnaturelles et tout ça. Il y en a beaucoup qui m’ont posé la question : “mais y’a du mysticisme dans ton œuvre, dans ton écriture” – “Mais oui, j’ai dit, mais c’est simplement une mise à feu de ma psychologie et de mon être sensoriel.” Je le pousse dans ses retranchements avec évidemment toujours, le concours de la puissance du langage. C’est cette puissance qui fait ça aussi. Elle me fait sortir de mes gonds et donc dans ce contexte là, c’est une mystique. Et pour le reste, ça peut être des passions tout à fait respectables, mais il me semble que je dépasse la passion parce que je suis dans la possession. En tant que possédé des mots, je ne peux pas parler des passions d’une façon réfléchie et tranquille.

A.J.En jetant un œil à vos textes, on voit clairement ces longs paragraphes sobrement ponctués, aux allures dociles, calmes, et pourtant à la lecture, ils semblent s’agiter de l’intérieur. Comment cette contradiction est-elle permise par votre rythme ? Il y a par exemple peu d’exclamative et pourtant, ne placez-vous pas ces exclamatives jusqu’au sein du mot ?

M.M. – Ah oui bien sûr, j’ai pas besoin d’ajouter, d’utiliser toutes les ressources de la ponctuation : points d’exclamation, trois points d’exclamation, trois petits points… La pensée est exclamative, le verbe tel que je l’utilise, est exclamatif lui-même.

A.J.Vous rejetez beaucoup des valeurs traditionnelles, de même que les étiquettes posées sur l’écrivain, les questions de genre etc., mais êtes-vous satisfait au moins du mot “littérature” ?

M.M. – Non, c’est pas satisfaisant. J’ai l’impression que je suis plus un chercheur qu’un littérateur. Je fais peut-être de la littérature comme ça, mais c’est pas comme ça que je ressens l’acte d’écrire. C’est pas en fonction de tout ce qui s’est écrit jusque là, placé dans des petits compartimentages : le roman, l’essai, la philosophie… je fais sauter tous ces verrous.

A.J.Aujourd’hui, pensez-vous avoir mis son point final à Quintes il y a cinquante ans ?

M.M. – Ah non, il n’y en a pas… Un point en tant que vraiment final, il n’y en a pas. C’est pas fini. Cela ne correspond pas à ce que je ressens.

A.J.Pour finir, j’ai lu ce matin une citation de Céline qui m’a fait songer à votre amour des femmes : “Je donnerai tout Baudelaire pour une nageuse olympique”. Qu’en feriez-vous ?

M.M. – Non, pas nécessairement, je préfère faire un mélange des deux ! (rire) Je préfère que ça se mélange plutôt que ça s’écarte, je les ferai se rassembler. (rires)

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